LE CHÂTEAU DE HAUTECLAIRE

Ce petit château Renaissance est situé dans la Vallée des châteaux de la Loire, au lieu-dit de Hauteclaire à Ports-sur-Vienne. Il est acheté par les artistes de L’Atelier de La Martinerie en 1966, afin d’accueillir leurs métiers à tisser monumentaux grâce à ses hauts volumes. Elles y ont créé un havre de paix s’accordant à leurs valeurs, une vie communautaire authentique en harmonie avec la nature.

Le Château compte dix-sept pièces, dont trois ateliers et plusieurs réserves sur une surface totale de 600 m2 avec les dépendances. Les cuisines historiques scintillent de verreries bleues, la salle de bain décorée de mosaïques égrène en carrés de couleur les citations de Kabir, tisserand et philosophe indien du XVème siècle. Les pierres sont gravées de symboles magiques et de maximes, le poêle à bois est connecté au samovar, les cheminées monumentales du XIVème siècle, drapées des tentures de L’Atelier de La Martinerie, invitent à la méditation. Chaque recoin évoque l’union inattendue d’un monastère médiéval avec un palais oriental.

Le parc de 11 hectares abrite un important réseau de sources où s’abreuvent plus de 7000 arbres de 40 essences différentes. Tilleuls, amandiers, noisetiers…mais également arbre de Judée et araucaria ont été choisis avec soin par les artistes pour habiller la colline qui était entièrement nue à leur arrivée. Le parc arbore aujourd’hui un tufté moelleux d’une épaisseur luxuriante.

Dans le clos, le cabanon fatigué aux allures de folie champêtre accueillait jadis l’ânesse Vénus, la jument Hermina et le paon Papageno. L’été, les vignes et les arbres fruitiers du verger croulent sous une production toujours abondante malgré les années qui passent. Les lianes envahissantes des figuiers mythiques et les tapis blancs de cyclamens que l’on devine dans l’ombre des feuillages confèrent au lieu un charme envoûtant.

L’ HISTOIRE DU CHÂTEAU

Le fief de Ports est établi sur une ancienne forteresse et des terres ayant appartenu au soldat romain Saint Martin de Tours, d’après une restitution de Charles le Chauve en 862, approuvée par Charles le Simple et Hugues Capet. Les fortifications furent probablement détruites après le passage des pillards vikings. Le fief relève du Château de Sainte-Maure et primitivement des terres de l’Abbaye de Marmoutiers à Tours. Vers 1242, elles appartiennent à un seigneur dénommé Hugues Peloquin. Un registre de cens de Puygarreau indique qu’en 1429, le seigneur serait un certain Huguet Muquetin, qui cède le fief de Ports à Jean Barbin.

Jean Barbin (1406-1469) est un célèbre homme de loi, conseiller au Parlement de Paris et l’un des juges de Jacques Cœur. Il possède de très nombreux biens en Touraine et Poitou.

Le Château actuel, daté entre le XIVème et le XVème siècle, a dû connaître plusieurs évolutions. D’après le bulletin de la Société Archéologique de Touraine, le Logis principal (la seule aile du Château encore debout) présente une certaine architecture militaire qui peut faire pencher pour le XVème siècle. Le style de plusieurs ouvertures et la finesse des fenêtres à meneaux annonce également la Renaissance. Un document ancien indique que l’épouse de Jean Barbin, Françoise Gillier, réside à Puygarreau en 1452, ce qui laisse penser que Jean Barbin réservait le principal de ses soins à son Château de Puygarreau. Le Château de Ports aurait été secondaire et réaménagé après lui par un neveu de sa femme, Pierre ou Joachim Gillier.

Joachim Gillier (1482-1535) laisse plusieurs témoignages de son attachement aux lieux qui pourraient faire pencher l’attribution de la construction actuelle du Logis vers ce dernier. La première mention connue d’un château sur le fief de Ports provient de cet aveu du 15 mai 1517 de Joachim Gillier, seigneur de Ports, à Renée de Fau, dame de Nouâtre. Sa description permet d’estimer la période ad quem où fut reconstruit le Logis et rend ainsi compte de l’apparence du Château et de sa défense vers 1517:

Premièrement, tiens mondit domaine, ma forteresse et hostel de Ports, ainsi qu’il est fortifié et emparé de portal, tours, créneaux, arbalestriers, canonières, foussés et autres emparements et fortifications, avecque ses appartenances et dépendances, esve, garenne, fuye, justice, juridiction haute, moyenne et basse…

Sur la façade orientale du corps principal, sur une pierre de soubassement à hauteur d’homme on lit un graffiti , soigneusement gravé qui rend hommage à Joachim Gillier, seigneur de Ports :

Le 3 octobre 1535 ala à Dieu Noble homme messire Joachim Gilier [sic]

Bonaventure Gillier, Baron de Marmande, maître d’hôtel du roi, devint propriétaire de Ports en 1550. Il avait épousé Marie Babou, fille de Filbert Babou (1484-1557), surintendant des finances du roi et de Marie Gaudin (v.1490-?), première maîtresse de François Ier. Marie Babou est la grand-tante de la célèbre Gabrielle d’Estrées (1573-1599), la favorite du roi Henri IV.

Le Château passe par alliance des Gillier aux Périon, avant d’être saisi à la Révolution française comme bon nombre de biens seigneuriaux. L’aile Sud, reliant le Château aux cuisines, a été presque entièrement démantelée pour récupérer les pierres : son mur extérieur est encore visible sur une carte postale datant du début du XXème siècle. Il a aujourd’hui tout à fait disparu et les cheminées de la façade Sud du Logis sont suspendues dans le vide.

À gauche, la façade Nord et sa tour défensive carrée abritent des petites salles ; au centre, la façade Ouest du Logis avec ses deux tours polygonales ; à droite, perpendiculairement au Logis principal, l’aile Sud du Château menait aux cuisines.

L’ ARCHITECTURE

Datées de 1340, les fondations actuelles ont été construites en une seule fois sur l’ancienne Motte Féodale. De cette période, seules subsistent les fortifications de la terrasse et une partie des anciennes cuisines avec la double cheminée et ses deux fours. Le Logis conserve neuf cheminées monumentales sculptées dans le style gothique tardif. Au Sud et perpendiculairement au Logis principal existait une aile qui a été détruite, comme on le voit sur une carte postale du début du XXème siècle. Deux cheminées gothiques y sont encore attachées, suspendues dans le vide depuis le démantèlement de l’aile Sud. Un lavoir médiéval se love en contrebas du Château.

Réaménagé vers 1517 sur une impressionnante cave voûtée de 80 m2 et 4 mètres de haut, le Logis compte plusieurs tours. La tour carrée du pignon Nord, défensive, est percée de meurtrières, elle contient des latrines et des petites salles. Elle était plus élevée, mais a perdu son couronnement.

Des deux tours polygonales de la façade Ouest, la plus haute abrite un escalier à vis par lequel on accède aux étages, la seconde qui faisait l’angle avec l’aile Sud du Château n’a plus sa visse. Elles sont ajourées de petites lucarnes ornées d’arcs en accolade. Ces tours ont également perdu leurs coiffes en poivrières (les deux tours polygonales dans la cour intérieure de la Forteresse de Chinon permettent de s’en faire une idée).

Au coin de l’aile Sud et en symétrie de la tour nord se trouve la ruine d’une quatrième tour d’un diamètre imposant – environ 3,5 mètres – prise dans les racines d’un figuier. Ces deux tours défensives, juchées de part et d’autre de la terrasse, faisaient ainsi face à la vallée de la Vienne.

À droite de l’entrée du Château, une tour circulaire à fonction de pigeonnier subsiste, bien que son toit soit arasé. Datée du XVIème siècle, il pourrait s’agir de la fuye mentionnée par Joachim Gillier en 1517.

Surplombant la vallée de la Vienne, le Château s’élève à flanc de coteau sur une terrasse soutenue par une courtine, flanquée aux angles d’échauguettes en encorbellement.

Le mur d’enceinte a aujourd’hui presque totalement disparu, mais on accède au Château en longeant l’impressionnant rempart de cinq mètres de haut, qui soutient la terrasse et masque un chemin de ronde intérieur fendu de dix meurtrières.

À l’arrière du Château, un escalier en demi-lune permet d’accéder à la terrasse, avec son jardin Renaissance planté de cyprès d’Italie, tels des étendards dressés que l’on aperçoit de loin dans la Vallée.

Quand en 1966, le Château est acheté par les artistes de L’Atelier de La Martinerie, il se trouve dans un état de délabrement inquiétant. Ce dernier menace de s’effondrer, mais elles le sauvent par d’importantes campagnes de restaurations financées grâce à la vente de leurs tapisseries. Un soin tout particulier a été accordé au respect du bâti ancien ; comme le démontre la rénovation de la toiture exécutée à liaisons brouillées, notable car non originale, mais remarquable par sa complexité technique et par la raréfaction des ardoises de Travassac sélectionnées pour réaliser cet ouvrage.

Pour restaurer le rempart qui s’écroulait, les artistes ont sacrifié leur confort en abandonnant le projet de créer des salles d’eau dans le Château. La restauration des cuisines historiques représentait des travaux moins importants, ce qui explique pourquoi aujourd’hui encore il n’y a qu’un robinet sans évacuation dans le Château, et pourquoi il faut traverser la cour pour accéder à la salle de bain et aux cuisines.

Enfin, les artistes ont donné un nouveau souffle au Château par de discrètes et harmonieuses modifications : création d’une galerie de fenêtres arrondies dans la salle de bain, multiples niches dans les murs, gravures soignées dans la pierre… Les artistes de L’Atelier de La Martinerie s’inscrivent ainsi dans une tradition ancestrale, elles laissent un témoin de leur passage dans l’Histoire dans le respect des bâtisseurs d’antan.

UN ÉTAT PRÉOCCUPANT

La nature est en train de reprendre ses droits sur le Château de Hauteclaire.

Les ardoises et tuiles des toitures se soulèvent et éclatent sous la pression des branches de figuiers. La glycine perce des brèches dans les remparts et les arbres tombés déséquilibrent les toits et les murs. Certaines charpentes se sont déjà effondrées sous le poids des mousses et des branches invasives. D’autres bâtiments sont en passe de connaître le même sort si nous n’agissons pas rapidement pour éviter l’ampleur de grands travaux.

L’électricité du Château n’est plus aux normes et nécessite un changement complet du circuit électrique. L’hiver dernier, une panne d’électricité a plongé le Château dans l’obscurité et le froid durant quatre jours, rendant le chauffage d’appoint et la plaque électrique inutilisables. Les cheminées et poêles à bois sont hors services – sans compter la logistique pour les alimenter – car les conduits sont tapissés de bistre, un dépôt de combustion inflammable de plus de dix centimètres. Le nettoyage des conduits de cheminées du XIVème siècle, en pierre calcaire très fragile, nécessite l’intervention de professionnels spécialisés dans les Monuments Historiques.

Les cuisines et le puits du XIVème siècle est assailli par un figuier vivace, la glycine perce et soulève la toiture qui s’est effondrée de moitié. Le restant de la toiture menace de tomber d’un jour à l’autre sur la cuisine, la salle de bains mosaïquée et le puits.

Dégradé par les intempéries et l’absence d’entretien, le jardin Renaissance sur la terrasse à l’arrière du Château est visible depuis la vallée avec ses cyprès plantés par les artistes.

À leur arrivée en 1966, le Château de Hauteclaire était dans un état de délabrement inquiétant. Dans la région, on se souvient encore des artistes qui ont sauvé le Château de la ruine. Les dames de La Martinerie l’ont restauré patiemment et avec beaucoup de soin, en finançant les restaurations par la création de tapisseries.

Sauvé une première fois il y a cinquante ans, des détériorations de plus en plus inquiétantes pèsent à nouveau par manque d’entretien. Cette fois, les oeuvres des artistes sont également menacées.

Soyons inspirés par ce cercle vertueux : elles ont sauvé le Château de Hauteclaire, sauvons-le à notre tour avec son précieux patrimoine, celui de L’Atelier de La Martinerie !

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